France libre
ce que recouvre vraiment le mouvement de 1940
Un mouvement extérieur, une armée, des territoires africains et trois noms successifs. Ce que désigne exactement la France libre, et où cette histoire se visite aujourd’hui.
La France libre est l’organisation fondée à Londres en juin 1940 autour du général de Gaulle pour poursuivre la guerre après l’armistice. Elle se distingue de la Résistance intérieure, qui agit clandestinement en France occupée, et elle ne couvre pas toute la période 1940-1944 : rebaptisée France combattante en juillet 1942, elle disparaît comme entité distincte en juin 1943, absorbée dans le Comité français de la Libération nationale créé à Alger.
- Mouvement extérieur : né à Londres, en uniforme et reconnu par les Britanniques.
- Pas la Résistance : celle-ci s’organise clandestinement à l’intérieur du pays.
- Une base africaine : le ralliement du Tchad, puis de l’Afrique équatoriale, lui donne un territoire.
- Trois noms : France libre, puis France combattante en 1942, puis CFLN en 1943.
- Quatre lieux : Mont-Valérien, Invalides, Colombey et l’île de Sein.
France libre
de quoi parle-t-on exactement
Le terme désigne une organisation précise, née à Londres en juin 1940 autour du général de Gaulle, qui refuse l’armistice signé avec l’Allemagne et entend poursuivre la guerre depuis l’extérieur du territoire. Ce n’est ni un parti, ni un réseau clandestin : c’est une autorité qui se dote progressivement d’une armée, d’une administration et de territoires.
D’où la première confusion à écarter. La France libre n’est pas la Résistance intérieure. Celle-ci s’organise en France occupée, dans la clandestinité, avec ses propres mouvements, ses journaux et ses maquis. La France libre, elle, agit au grand jour depuis Londres puis depuis l’Afrique, en uniforme, avec un statut reconnu par les Britanniques. Les deux ensembles convergeront, mais tardivement et non sans tensions.
« La France libre » est aussi le titre d’une revue publiée à Londres pendant le conflit, animée par des intellectuels français en exil. Une recherche sur ce nom mélange donc l’organisation et la publication, sans que rien ne le signale.
Reste le vocabulaire militaire, où deux sigles très proches désignent des réalités distinctes.
La France libre
Le mouvement lui-même, fondé à Londres en juin 1940 : une autorité politique en exil, dotée d’une administration, de territoires ralliés et d’une reconnaissance diplomatique britannique.
Forces françaises libres
Les unités combattantes du mouvement, terrestres, navales et aériennes. Elles portent l’uniforme et relèvent d’un commandement régulier, à la différence des formations clandestines.
Forces françaises de l’intérieur
Créées en 1944, elles rassemblent les formations armées de la Résistance intérieure. Un sigle voisin, une histoire différente : ne pas les confondre avec les FFL.
18 juin 1940
un appel que presque personne n’entend
L’appel lancé sur les ondes de la BBC le 18 juin 1940 occupe aujourd’hui une place considérable dans la mémoire nationale. Sa portée immédiate, elle, a été très faible. La France est en pleine débâcle, des millions de personnes sont sur les routes, l’écoute de la radio britannique n’a rien d’un réflexe, et l’enregistrement du discours n’a pas été conservé. Ce que la plupart des Français ont connu, ce sont les affiches placardées à Londres les semaines suivantes et les allocutions ultérieures, plus largement diffusées.
Ce qui compte davantage se joue dans les jours qui suivent. Le gouvernement britannique reconnaît de Gaulle comme chef des Français libres, ce qui donne au mouvement une existence diplomatique. Un quartier général s’installe à Carlton Gardens, à Londres. Une croix de Lorraine est adoptée comme emblème durant l’été, sur une proposition de l’amiral Muselier, pour répondre à la croix gammée par un symbole enraciné dans l’histoire française.
Les premiers volontaires arrivent par petits groupes, souvent au terme de traversées improvisées. L’île de Sein, au large du Finistère, en fournit un contingent devenu célèbre : presque tous les hommes en âge de naviguer quittent l’île pour l’Angleterre. Rapportée à la population de cette petite communauté, la proportion est sans équivalent, et elle vaudra à la commune une distinction rare.
Deux événements de l’été freinent pourtant l’élan. Le 3 juillet 1940, la marine britannique attaque l’escadre française mouillée à Mers el-Kébir, en Algérie, pour l’empêcher de tomber aux mains de l’Axe : près de 1 300 marins français y sont tués. Le geste provoque une vague d’hostilité envers Londres et tarit le recrutement parmi les équipages, précisément ceux que la France libre espérait rallier. Un mois plus tard, un tribunal militaire de Vichy condamne de Gaulle à mort par contumace et le prive de sa nationalité. L’engagement dans la France libre devient, en droit français de l’époque, un acte de trahison.
Un territoire avant une armée
les ralliements de l’Empire
C’est le chapitre le plus souvent expédié, alors qu’il est décisif. Un mouvement en exil, sans territoire, ne pèse rien face à un gouvernement installé à Vichy et reconnu par une partie des puissances. Ce qui change la donne, ce sont les ralliements de l’été et de l’automne 1940 en Afrique.
Le Tchad bascule le premier, en août, sous l’autorité de son gouverneur Félix Éboué. Le Cameroun, le Congo, l’Oubangui-Chari suivent, entraînant l’essentiel de l’Afrique équatoriale française, rejointe par plusieurs territoires du Pacifique. Le mouvement dispose désormais d’un espace administré, d’une base de départ pour des opérations militaires et d’une ressource humaine autrement plus importante que les quelques milliers de volontaires arrivés en Angleterre.
Qui étaient ces Français libres ? Le portrait est moins uniforme qu’on ne l’imagine. Des marins et des aviateurs passés en Angleterre pendant la débâcle, des militaires de carrière, mais aussi des étudiants, des pêcheurs, des coloniaux, et une part notable d’étrangers, notamment au sein de la Légion étrangère, dont une demi-brigade rallie le mouvement dès l’été 1940. Les femmes y ont leur place, dans un corps de volontaires créé à Londres, comme conductrices, infirmières, transmetteuses ou secrétaires, jusqu’aux ambulancières qui suivront la 2e division blindée. Elles restent pourtant très minoritaires dans la reconnaissance officielle : six femmes seulement figurent parmi les Compagnons de la Libération.
Cette assise a aussi une conséquence institutionnelle. C’est à Brazzaville, en novembre 1940, qu’est signée l’ordonnance créant l’ordre de la Libération, destiné à distinguer celles et ceux qui se seront signalés dans la libération du pays. Un peu plus d’un millier de Compagnons seront nommés, auxquels s’ajoutent des unités militaires et cinq communes, dont l’île de Sein. L’ordre a la particularité d’avoir été fermé dès 1946 : la liste est close, elle ne s’allongera plus.
Koufra, Bir Hakeim, la 2e DB
gagner une légitimité militaire
Une autorité politique sans victoires reste une abstraction. Trois épisodes ont donné à la France libre une consistance militaire aux yeux des Alliés.
En mars 1941, une colonne partie du Tchad et commandée par le colonel Leclerc s’empare de l’oasis de Koufra, en Libye. L’objectif militaire est modeste, la portée symbolique considérable : c’est là qu’est prêté le serment resté attaché au nom de l’oasis.
Jurez de ne déposer les armes que lorsque nos couleurs, nos belles couleurs, flotteront sur la cathédrale de Strasbourg.
Serment de Koufra, mars 1941
En mai et juin 1942, à Bir Hakeim, dans le désert libyen, une brigade française libre commandée par le général Kœnig tient une position isolée face aux forces de l’Axe pendant plusieurs jours, puis se dégage. L’épisode vaut au mouvement une reconnaissance nouvelle chez les Britanniques comme chez les Américains, longtemps réticents.
La suite est plus connue : la 2e division blindée, formée autour des unités venues d’Afrique et placée sous le commandement de Leclerc, débarque en Normandie durant l’été 1944, entre dans Paris en août, puis atteint Strasbourg à l’automne. Le serment de Koufra y trouve sa conclusion.
France libre, France combattante, CFLN
les noms qui changent
Suivre les appellations successives est la façon la plus simple de comprendre la trajectoire politique du mouvement, car chaque nouveau nom correspond à une étape réelle.
En juillet 1942, la France libre devient officiellement la France combattante. Le changement n’a rien de cosmétique : il acte le rapprochement avec les organisations de la Résistance intérieure, dont l’unification est alors en cours. Le mouvement extérieur cesse de se présenter comme la seule France en guerre.
En juin 1943, à Alger, la fusion s’opère avec l’autorité militaire et administrative issue de l’Afrique du Nord. Le Comité français de la Libération nationale est créé, coprésidé dans un premier temps par de Gaulle et le général Giraud, avant que le premier n’en prenne seul la direction. La France libre, comme organisation distincte, cesse alors d’exister : elle est absorbée dans une autorité unique, qui deviendra en 1944 le Gouvernement provisoire de la République française.
C’est pourquoi il est inexact de parler de la France libre pour désigner l’ensemble de la période 1940-1944. L’expression couvre en réalité trois années, de l’été 1940 à l’été 1943.
| Date | Événement | Ce que cela change |
|---|---|---|
| Juin 1940 | Appel de Londres et reconnaissance britannique | Le mouvement existe diplomatiquement, sans territoire |
| Été-automne 1940 | Ralliement du Tchad puis de l’Afrique équatoriale | Une base territoriale et des effectifs coloniaux |
| Novembre 1940 | Création de l’ordre de la Libération à Brazzaville | Une institution propre, close dès 1946 |
| Juillet 1942 | La France libre devient la France combattante | Rapprochement acté avec la Résistance intérieure |
| Juin 1943 | Comité français de la Libération nationale, à Alger | Fusion avec l’Afrique du Nord, fin de l’entité distincte |
Où cette histoire se visite aujourd’hui
Cette mémoire n’est pas seulement conservée dans les livres : plusieurs sites français lui sont directement consacrés, et ils se complètent plus qu’ils ne se répètent.
Mémorial de la France combattante
Au Mont-Valérien, le mémorial occupe l’esplanade d’une forteresse qui fut le principal lieu d’exécution de résistants et d’otages en France occupée. Le site associe le souvenir des fusillés et celui des combats extérieurs, ce qui permet de saisir d’un même regard les deux versants de l’engagement.
Musée de l’ordre de la Libération
Installé dans l’enceinte des Invalides, il conserve les objets, uniformes et archives des Compagnons. C’est là que l’on saisit le plus précisément qui étaient ces hommes et ces femmes, très différents les uns des autres.
Colombey-les-Deux-Églises
Le mémorial Charles-de-Gaulle et la croix de Lorraine monumentale qui le domine forment un ensemble consacré à l’homme et à son époque, dans le village où il vécut et où il est enterré.
L’île de Sein
L’île se visite pour elle-même, avec son monument aux Français libres et la mémoire de ce départ collectif de juin 1940. L’histoire y tient à une communauté entière et à une décision prise en quelques jours.
Les conditions d’accès, les horaires et les tarifs de ces établissements évoluent, et certains ferment une partie de l’année ou imposent une réservation. Vérifiez-les auprès de chacun d’eux plutôt que sur une page tierce.
La France libre et la Résistance, est-ce la même chose ?
Non. La France libre est une organisation extérieure, installée à Londres puis en Afrique, qui agit au grand jour avec une armée en uniforme et un statut reconnu par les Britanniques. La Résistance intérieure s’organise clandestinement en France occupée, avec ses mouvements, ses réseaux et ses maquis. Les deux ensembles se rapprochent à partir de 1942 et convergent en 1943, mais ils sont nés séparément et dans des conditions très différentes.
Beaucoup de Français ont-ils entendu l’appel du 18 juin ?
Très peu. Le pays est alors en pleine débâcle, l’écoute de la BBC n’a rien d’un réflexe et l’enregistrement du discours n’a pas été conservé. La notoriété de l’appel s’est construite après coup, par les affiches diffusées à Londres et par les allocutions ultérieures, mieux entendues. Ce qui a compté sur le moment, c’est la reconnaissance britannique du général de Gaulle comme chef des Français libres.
Pourquoi la croix de Lorraine comme emblème ?
Elle est adoptée durant l’été 1940, sur une proposition de l’amiral Muselier, pour opposer à la croix gammée un symbole ancré dans l’histoire française et associé à la Lorraine, province marquée par les guerres avec l’Allemagne. Le choix est devenu indissociable du mouvement, au point de figurer aujourd’hui sur le monument qui domine Colombey-les-Deux-Églises.
Quel a été le rôle de l’Afrique dans la France libre ?
Il a été déterminant. Sans territoire, un mouvement en exil ne pèse rien. Les ralliements de l’été et de l’automne 1940, à commencer par celui du Tchad sous l’autorité du gouverneur Félix Éboué, donnent au mouvement un espace administré, une base de départ pour ses opérations et des effectifs sans commune mesure avec les volontaires arrivés en Angleterre. C’est aussi à Brazzaville qu’est créé l’ordre de la Libération, en novembre 1940.
Quand la France libre a-t-elle cessé d’exister ?
Comme entité distincte, en juin 1943. Elle avait déjà changé de nom en juillet 1942 pour devenir la France combattante, ce qui actait le rapprochement avec la Résistance intérieure. La fusion avec l’autorité issue de l’Afrique du Nord, à Alger, donne naissance au Comité français de la Libération nationale, qui deviendra en 1944 le Gouvernement provisoire de la République française.
Où voir des traces de la France libre en France ?
Quatre lieux principaux : le mémorial de la France combattante au Mont-Valérien, à Suresnes ; le musée de l’ordre de la Libération, dans l’enceinte des Invalides à Paris ; le mémorial Charles-de-Gaulle et sa croix de Lorraine à Colombey-les-Deux-Églises ; et l’île de Sein, dont presque tous les hommes en âge de naviguer sont partis pour l’Angleterre en juin 1940. Les conditions d’accès de ces sites évoluent et se vérifient auprès de chacun d’eux.
Trois années, trois noms, un emblème repris d’une province meurtrie : la France libre tient tout entière dans ce qu’elle a refusé au départ.